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Le grand cahier Agota Kristof

1:2011/10/22(土) 11:47:14
Agota Kristof
Le grand cahier

L'arrivée chez Grand-Mère
Nous arrivons de la Grande Ville. Nous avons voyagé toute la nuit. Notre Mère a les yeux rouges. Elle porte un grand carton et nous deux chacun une petite valise avec ses vêtements, plus le grand dictionnaire de notre Père que nous nous passons quand nous avons les bras fatigués.
Nous marchons longtemps. La maison de Grand-Mère est loin de la gare, à l'autre bout de la Petite Ville. Ici, il n'y a pas de tramway, ni d'autobus, ni de voitures. Seuls circulent quelques camions militaires.
Les passants sont peu nombreux, la ville est silencieuse. On peut entendre le bruit de nos pas; nous marchons sans parler, notre Mère au milieu, entre nous deux.
Devant la porte du jardin de Grand-Mère, notre Mère dit:
– Attendez-moi ici.
Nous attendons un peu, puis nous entrons dans le jardin, nous contournons la maison, nous nous accroupissons sous une fenêtre d'où viennent des voix. La voix de notre Mère:
– Il n'y a plus rien à manger chez nous, ni pain, ni viande, ni légumes, ni lait. Rien. Je ne peux plus les nourrir.
Une autre voix dit:
– Alors, tu t'es souvenue de moi. Pendant dix ans, tu ne t'étais pas souvenue. Tu n'es pas venue, tu n'as pas écrit.
Notre Mère dit:
– Vous savez bien pourquoi. Mon père, je l'aimais, moi.
L'autre voix dit:
– Oui, et maintenant tu te rappelles que tu as aussi une mère. Tu arrives et tu me demandes de t'aider, Notre Mère dit:
– Je ne demande rien pour moi. J'aimerais seulement que mes enfants survivent à cette guerre. La Grande Ville est bombardée jour et nuit, et il n'y a plus de nourriture. On évacue les enfants à la campagne, chez des parents ou chez des étrangers, n'importe où.
L'autre voix dit:
– Tu n'avais qu'à les envoyer chez des étrangers, n'importe où.
Notre Mère dit:
– Ce sont vos petits-fils.
– Mes petits-fils? Je ne les connais même pas. Ils sont combien?
– Deux. Deux garçons. Des jumeaux.
L'autre voix demande:
– Qu'est-ce que tu as fait des autres?
Notre Mère demande:
– Quels autres?
– Les chiennes mettent bas quatre ou cinq petits à la fois. On en garde un ou deux, les autres, on les noie.
L'autre voix rit très fort. Notre Mère ne dit rien, et l'autre voix demande:
– Ils ont un père, au moins? Tu n'es pas mariée, que je sache. Je n'ai pas été invitée à ton mariage.
– Je suis mariée. Leur père est au front. Je n'ai pas de nouvelles depuis six mois.
– Alors, tu peux déjà faire une croix dessus.

2:2011/10/22(土) 11:51:04
L'autre voix rit dè nouveau, notre Mère pleure. Nous retournons devant la porte du jardin.
Notre Mère sort de la maison avec une vieille femme. Notre Mère nous dit:
– Voici votre Grarid-Mère. Vous resterez chez elle pendant un certain temps, jusqu'à la fin de la guerre.
Notre Grand-Mère dit:
– Ça peut durer longtemps. Mais je les ferai travailler, ne t'en fais pas. La nourriture n'est pas gratuite ici non plus.
Notre Mère dit:
– Je vous enverrai de l'argent. Dans les valises, il y a leurs vêtements. Et dans le carton, des draps et des couvertures. Soyez sages, mes petits. Je vous écrirai.
Elle nous embrasse et elle s'en va en pleurant. Grand-Mère rit très fort et nous dit:
– Des draps, des couvertures! Chemises blanches et souliers laqués! Je vous apprendrai à vivre, moi!
Nous tirons la langue à notre Grand-Mère. Elle rit encore plus fort en se tapant sur les cuisses.

3:2011/10/22(土) 12:05:49
Nos études
Pour nos études, nous avons le dictionnaire de notre Père et la Bible que nous avons trouvée ici, chez Grand-Mère, dans le galetas.
Nous avons des leçons d'orthographe, de composition, de lecture, de calcul mental, de mathématiques et des exercices de mémoire.
Nous employons le dictionnaire pour l'orthographe, pour obtenir des explications, mais aussi pour apprendre des mots nouveaux, des synonymes, des antonymes.
La Bible sert à la lecture à haute voix, aux dictées et aux exercices de mémoire. Nous apprenons donc par cœur des pages entières de la Bible.
Voici comment se passe une leçon de composition:
Nous sommes assis à la table de la cuisine avec nos feuilles quadrillées, nos crayons, et le Grand Cahier. Nous sommes seuls.
L'un de nous dit:
– Le titre de ta composition est: «L'arrivée chez Grand-Mère».
L'autre dit:
– Le titre de ta composition est: «Nos travaux». Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d'orthographe de l'autre à l'aide du dictionnaire et, en bas de la page, écrit: «Bien», «Très bien». Si c'est «Pas bien», nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c'est «Bien», nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.
Pour décider si c'est «Bien» ou «Pas bien», nous avons une règle très simple: la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.
Par exemple, il est interdit d'écrire: «Grand-Mère ressemble à une sorcière»; mais il est permis d'écrire: «Les gens appellent Grand-Mère la Sor cière.»
Il est interdit d'écrire: «La Petite Ville est belle», car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu'un d'autre.
De même, si nous écrivons: «L'ordonnance est gentil», cela n'est pas une vérité, parce que l'ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement: «L'ordonnance nous donne des couvertures.»
Nous écrirons: «Nous mangeons beaucoup de noix», et non pas: «Nous aimons les noix», car le mot «aimer» n'est pas un mot sûr, il manque de précision et d'objectivité. «Aimer les noix» et «aimer notre Mère», cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues; il vaut mieux éviter leur emploi et s'en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est-à-dire à la description fidèle des faits.

4:2011/10/22(土) 12:18:08
Exercice d'endurcissement du corps
Grand-Mère nous frappe souvent, avec ses mains osseuses, avec un balai ou un torchon mouillé. Elle nous tire par les oreilles, elle nous empoigne par les cheveux.
D'autres gens nous donnent aussi des gifles et des coups de pied, nous ne savons même pas pourquoi.
Les coups font mal, ils nous font pleurer.
Les chutes, les écorchures, les coupures, le travail, le froid et la chaleur sont également causes de souffrances.
Nous décidons d'endurcir notre corps pour pouvoir supporter la douleur sans pleurer.
Nous commençons par nous donner l'un à l'autre des gifles, puis des coups de poing. Voyant notre visage tuméfié, Grand-Mère demande:
– Qui vous a fait ça?
– Nous-mêmes, Grand-Mère.
– Vous vous êtes battus? Pourquoi?
– Pour rien, Grand-Mère. Ne vous inquiétez pas, ce n'est qu'un exercice.
– Un exercice? Vous êtes complètement cinglés! Enfin, si ça vous amuse…
Nous sommes nus. Nous nous frappons l'un l'autre avec une ceinture. Nous disons à chaque coup:
– Ça ne fait pas mal.
Nous frappons plus fort, de plus en plus fort. Nous passons nos mains au-dessus d'une flamme.
Nous entaillons notre cuisse, notre bras, notre poitrine avec un couteau et nous versons de l'alcool sur nos blessures. Nous disons chaque fois:
– Ça ne fait pas mal.
Au bout d'un certain temps, nous ne sentons effectivement plus rien. C'est quelqu'un d'autre qui a mal, c'est quelqu'un d'autre qui se brûle, qui se coupe, qui souffre.
Nous ne pleurons plus.
Quand Grand-Mère est fâchée et qu'elle crie, nous lui disons:
– Cessez de crier, Grand-Mère, frappez plutôt. Quand elle nous frappe, nous lui disons:
– Encore, Grand-Mère! Regardez, nous tendons l'autre joue, comme c'est écrit dans la Bible. Frappez aussi l'autre joue, Grand-Mère.
Elle répond:
– Que le diable vous emporte avec votre Bible et avec vos joues!


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